Texte de Bruno Dubreuil, Viens Voir, Paris, France, Mai 2019

Marta Zgierska, la photographie comme masque du réel

L’exposition de Marta Zgierska à la Galerie Intervalle questionne la surface de l’image photographique. Le réel est-il toujours à portée d’image ?

Ce qui m’intéresse le plus, dans un travail photographique, par-delà le rendu visuel, ce sont surtout les concepts et le réseau de sens qu’il met en mouvement. Oui, ces images-là existent pour produire du sens, des idées, du contenu. Leur apparence ne suffit pas. On jugera peut-être que ce type de lecture est une dérive, une complexification superflue ou une perversion. Je l’assume, je la défends.

Que certaines photos se parent des atours de la séduction pour mieux faire réfléchir, n’en serait alors que plus stimulant.

Celles de Marta Zgierska sont d’une beauté froide, éthérée. Elles n’en sont pas moins réelles, alors que leur surface lisse, si lisse, semble suggérer la métamorphose digitale.

Nous voilà donc dans l’univers du trompe-l’oeil, de cette illusion qui vise le redoublement parfait du réel.
C’est là un genre bien identifié et codifié dans l’histoire de l’art, dont le sens a évolué au cours des époques : d’abord virtuosité mimétique, puis jeu subtil avec la réalité. Aujourd’hui remise en question profonde de cette réalité, comme une sorte de méditation cartésienne revisitée : l’illusion de la réalité révèle que nous serions victimes de l’exercice de nos sens, et nous ne vivrions que dans la caverne de Platon, occupés à regarder les ombres pendant toute notre vie (ça pourrait s’appeler Netflix, n’est-ce pas ? ).

Le trompe-l’oeil constitue alors une mécanique diablement efficace, laissant le spectateur libre de rester à la surface de l’image, ou de passer outre pour mieux la déjouer.

La photographie d’aujourd’hui travaille souvent à stigmatiser l’illusion à travers une déchirure de la réalité procédé qui, précisément, pourrait nous extirper de la caverne. Exercice délicat puisque, si la séduction de cette déchirure en venait à être trop grande, nous ne ferions alors que changer de caverne pour une autre…

Cette petite fêlure, elle est là. Sur la courbe d’une fesse si parfaite qu’elle en devient académique, annonçant, à quelques centimètres près, le pli de la peau. Comme un décalage de l’érotisme, en train de se lézarder. Un coup porté à la fameuse transparence de la photographie, ouverte sur le réel. Mais ici, plutôt la photo recouverte d’une couche translucide, légèrement opacifiée, qui nous sépare de l’expérience du corps réel. De l’expérience.
Car au-delà du fondement autobiographique (la reconstruction du corps et du mental après un accident de voiture) et du questionnement sur le genre, c’est bien cette métaphore qui est à l’oeuvre dans l’utilisation de ces surfaces de chirurgie plastique par Marta Zgierska. Surfaces qui flottent dans l’air et pendouillent comme les pauvres défroques du réel, ayant été à son contact mais n’en gardant presque rien.

On peut aussi se souvenir qu’une des photos de la première série de Marta Zgierska (Post, 2013) travaillait déjà cette idée de masque et de prolongement du visage, même si c’était par une intervention directe sur celui-ci. La possibilité de quelque chose d’autre derrière l’image, d’une vie sous la surface.

Pendant longtemps, ça n’a été que ça, la photographie : une surface (de papier), une surface de contact avec le réel. Et puis c’est devenu cette image lumineuse qui n’a d’autre matérialité que celle de l’écran scrollé par la pulpe du pouce, vouée à glisser doucement vers sa disparition au profit d’une image, et d’une autre, et d’une autre. Surface s’efface.

Le titre After Beauty, à un moment où il est beaucoup question d’After Photography (une photographie travaillée par la dématérialisation numérique, explorant ses futurs possibles) pourrait alors renvoyer à la photographie d’hier, et la surface qui se délite de plus en plus et serait susceptible elle-même de devenir un objet de nostalgie.

Il y a une encore une dernière chose qui pose question. Un détail plus signifiant qu’il n’y parait : dans la série After Beauty, chaque cadre est de la couleur exacte du masque photographié. Ce qui pourrait apparaître comme une simple idée marketing destinée à renforcer la séduction de l’objet artistique prend une autre signification : l’image fuit hors d’elle-même, hors de sa surface. Le cadre ne saurait la contenir puisqu’il devient une partie de l’image. Animée d’une force centrifuge, la voilà qui s’échappe de la surface, explose, se répand.

Décidément, la photographie s’enfuit.

Bruno Dubreuil, Viens Voir